Montherlant et la mort, terreur et indifférence à la fois

Dans ses Carnets, Montherlant évoque souvent la mort et ses aspects plus ou moins terrifiants auxquels il décide d'opposer une ferme indifférence...
«Je n’ai jamais souri d’un homme qui avait peur de la mort.» Henry de Montherlant (1895-1972) a beau avoir un esprit et une plume qui le distinguent du vulgum pecus, il sait que la mort l’attend lui aussi, tôt ou tard ! Tant mieux pour ses lecteurs: le "grand départ" l’inspire et offre à ses Carnets des pensées qui font tilt…

Saint Louis, Napoléon…
Sur la mort de X, par exemple : «C’est la première fois qu’il fait quelque chose de sérieux dans sa vie» Mais là n’est point le seul bienfait de la camarde ; elle permet aussi aux individus de savoir pourquoi ils ont vécu….
Pour le prouver, Montherlant cite les derniers mots de plusieurs grands hommes : Saint Louis : «O Jérusalem! O Jérusalem!» Napoléon : «Tête…corps d’armée…» Goethe et Tolstoï traçant des phrases, avec la ponctuation, l’un en l’air, l’autre sur son drap : tous meurent dans l’essentiel d’eux-mêmes.»

Avoir obtenu ce qu’on désirait
Montherlant laisse aussi entendre que le "grand départ" peut être doux quand une vie a été bien remplie. La sienne, par exemple : «Je ne puis plus que répéter des choses, et, si sans doute ces choses sont bonnes, cependant elles ne me donnent plus le désir ardent de vivre que j’avais quand elles étaient des nouveautés. Cette apathie est la récompense ou la punition d’avoir obtenu tout ce qu’on désirait.»
Il écrit aussi que s’il y a de la volupté à vieillir, «il peut aussi y en avoir à mourir, en de certaines circonstances».

Ses affaires en ordre
Toutefois, il recommande à l’écrivain de mettre toutes ses affaires en ordre avant de mourir car si celui-ci «n’a pas voulu se donner le mal ou n’a pas eu l’habilité de bien organiser son posthumat», il lui arrivera ce qui est survenu à N…
«Tout était en ordre, écrit Montherlant. En un instant tout se désagrège (…) L’inculture, l’incapacité, la négligence, la malhonnêteté des héritiers trahissent l’être de l’ouvrage ensemble et sa diffusion. »

Conclusion : « Mais alors quelle folie que cette minutie dans l’administration par un artiste de son œuvre (…) quand une seconde suffit pour déclencher le grand ravage et qu’il sait qu’elle viendra inévitablement…»

L’indifférence à la mort
Oui, «une seconde», et qui «viendra inévitablement »…
D’où cette indifférence à la mort, que Montherlant cultive 365 jours par an influencé par son goût pour l’antiquité: «On a reproché aux anciens Grecs de n’avoir approfondi ni la mort ni l’amour, écrit-il. C’est sans doute qu’ils pensaient que ni la mort ni l’amour ne méritent d’être approfondis…»

Mourir plus sereinement
Cette indifférence, Montherlant rappelle que N (encore lui !) l’a testée après avoir constaté «que ses amis et ses proches» ne s’attristaient pas trop de son départ «même ceux qui l’aimaient le plus. Alors, il s’est dit : "Pourquoi m’en ferais-je, puisque personne ne s’en fait ?" Il est indéniable qu’il mourut plus sereinement, parce que personne ne prenait sa mort au tragique.»
Mais tel est Montherlant qui n’a pas lancé une idée qu’il vante, page suivante, son contraire, car, en adepte du "totalisme", il pense que «Tout objet, tout être est à faire tourner pour être embrassé dans sa totalité» (in Un Voyageur solitaire est un diable).

Logique et raisonnable
Ainsi cette indifférence est-elle aussi dans son collimateur : «J’en viens à mépriser le philosophe qui se tortille pour être indifférent à sa mort. Car le sage doit être heureux et, s’il est heureux, il est logique et raisonnable, c’est-à-dire saint et divin, qu’il déteste la fin éternelle de son bonheur.»
Autre pensée du même ordre: «Il faut être bien insensé pour n’avoir pas la terreur de la mort, quand la vie vous est aimable ; bien léger, bien inconscient, bien absurde, bien stupide, pour être courageux.»

Enfin, «n’avoir pas peur de la mort, tout en considérant que la vie est le seul bien » est une «incohérence» qui ressemble à celle de «désirer la gloire tout en méprisant ceux qui la donnent»…
Vive la paresse !

Terminons par un moyen de craindre moins la mort qui réjouira les paresseux: « Si l’on songe que la tristesse de l’avant-mort vient en partie, je suppose, du sentiment de la vanité de ce qu’on a fait, et ce sentiment d’autant plus fort qu’on s’est agité davantage, on conclut qu’à l’heure de la mort la plus sûre consolation serait peut-être d’en avoir fait le moins possible en sa vie.»

Une dernière volonté, cher Henry ? Oui. «J’aime que le drap de notre suaire soit celui même qui a contenu les plus exquises délices de notre vie. Etre enterré dans ce qui justifia pour nous la terre.» Amen!