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Le catéchumène du cimetière
TsangYang Gyatso l'a dit : "Si l'on a pas présente à l'esprit l'idée de l'instabilité et de la mort, bien que l'on soit d'autre part intelligent, l'on est pareil à un idiot".
Le sixième Daili-lama, est bien moins médiatique que l'actuel guide spirituel du Tibet et trouver un portrait précis de ce dernier sur Google n'est pas chose simple.
Bien que la pensée Bouddhiste ne soit parvenue à inspirer notre culture occidentale, elle en a guidé certains qui de leur vivant, parlent aisément de leur mort future et l'envisagent sans pour autant cultiver le pessimisme ou la fatalité.
Bien des personnes se voyant avancer dans l'âge et ayant souhaité épargner leurs enfants des pénibles démarches lorsque surviendrait leur décès, avaient pris soin de préparer leur pierre funéraire avant leur mort, allant jusqu'à faire inscrire leur noms et prénoms, ainsi que les quatre chiffres de leur année de naissance, suivis des deux premiers de l'année de décès à venir.
Convaincus de mourir avant le passage à l'an deux mille, il ne resterait plus qu'à ajouter au moment opportun, la dizaine manquante. On pouvait ainsi, aisément identifier l'heureux propriétaire de cette résidence inoccupée et bénéficier de l'étrange privilège de croiser chaque matin des gens à moitié morts en allant acheter sa baguette de pain. Pressées de quitter ce monde, ces personnes trop pragmatiques, étaient convaincues de partir à l'heure. Le passage au nouveau millénaire allait donner à leurs pierres parsemées dans l'herbe du cimetière, le sentiment que la mort avait posé quelques lapins.
Dans un autre genre, pour faire rire les copains et soulever l'émoi au village, Robert réputé pour sa bonne humeur et son goût pour la plaisanterie avait de son vivant fait dessiner son visage sur sa stèle funéraire et fait inscrire en guise d'épitaphe la petite phrase : « Je suis encore là ! ».
Le bonhomme voulait ainsi s'assurer qu' après son départ pour l'autre monde, son sourire malicieux gravé dans le granit ne nous ferait oublier de sitôt le temps joyeux où il vivait encore.
Hasard ou prémonition, une fois l'oeuvre achevée et posée au cimetière, Robert s'est endormi pour l'éternité quelques nuits plus tard seulement, transformant malgré lui son pied de nez à la mort en dernière volonté.
Qu'elle soit attendue ou qu'elle soit crainte, qu'on l'évoque ou qu'on la fuit, narguée ou bien doublée, rien n'y fait, c'est Dame la Mort qui choisit le jour et l'heure.
Les monuments érigés d'avance sont une pratique de plus en plus fréquente. On les distingue des autres par l'absence de fleurs ou de plaques. Certains futurs défunts, craignant sans doute de trop vite tomber dans l'oubli collectif, ajoutent à leurs noms gravés, leurs faits d'armes, font inscrire l'impressionnante liste d'actes de bravoure et de résistance et font apparaître leurs décorations militaires et leurs médailles de bronze. Nous ne mettrons en doute leurs vertus d'hommes encore vivants même si devant ces tombes vides nous ne pourrons nous empêcher de diagnostiquer en eux de graves troubles de l'humilité.

Ce cas n'est pas sans rappeler le «Grand homme» de Jacques Prévert. Celui qui faisait prendre ses mesures pour la postérité chez un tailleur de pierre où il l'avait rencontré. Le poète s'amuserait de constater que sa prose n'a pas pris une ride.
Il semble que depuis toujours, les monuments des cimetières entretiennent davantage le culte de la personnalité et du mérite plutôt que celui de la sagesse et de l'esprit.
Devant cette course folle au souvenir, TsangYang Gyatso s'il en avait une, s'en retournerait dans sa tombe.
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