Fantômes au bout du fil
Fossoyeurs, marbriers ou graveurs sur marbre...passent le plus clair de leur temps au cimetière. Pour ces professions, l'enclos funéraire est un endroit comme un autre et le sentiment de respect que leur inspirent les corps qui y reposent ne les prive pas des petits gestes du quotidien.
Les panneaux à l'entrée des cimetières imposent au visiteur, silence et discrétion. Le travailleur à quant à lui, naturellement intégré cette notion, rendant l'endroit banal voir même convivial.
Chanter, siffloter, laisser s'échapper dans l'air le son d'un transistor, faire d'une vieille dalle en pierre une table pour le casse-croûte de neuf heures, se marrer en racontant la journée de pêche de la veille, répondre au téléphone... pourraient choquer les personnes peu habituées. Mais si l'on ajoutait à la dureté psychologique et à la valeur du travail qu'ils effectuent chaque jour, la contrainte du silence et la tristesse obligée, il deviendrait difficile de donner un moindre intérêt à des professions déjà pénibles et peu valorisées.
Bien avant que les téléphones mobiles ne tiennent dans une main, ils ressemblaient à d'imposantes valises reliées à un lourd combiné d'avant guerre. Le professionnel qui détenait cet outil était à la pointe de la technologie moderne et répondait avec orgueil aux rares coups de fil qu'il recevait.
Ainsi, le marbrier travaillant au cimetière laissait son téléphone cellulaire en charge sur la batterie de son camion et prenait soin de le brancher au puissant klaxon du véhicule. Ainsi lorsqu'il recevait un appel, le téléphone livrait une sonnerie subite et brutale, aussi discrète qu'un avertisseur de paquebot.
Il courrait jusqu'à la cabine du camion pour décrocher le combiné sous l’œil agacé des familles qui se recueillaient dans le cimetière.

Quoi de plus banal désormais pour le fossoyeur, de répondre a un appel téléphonique du fond de son trou, afin de prendre les consignes nécessaires pour l'enterrement du lendemain.
Rien d'étonnant à surprendre un graveur agenouillé sur le prie-dieu d'un monument en train de ciseler machinalement le granit, le téléphone coincé contre son épaule, profitant de l'aisance de ses gestes pour régler quelques affaires.
Ces attitudes pourraient donner au passant l'étrange impression que les travailleurs de la mort sont en communication avec l'au-delà ou bien en pleine conversation avec les défuntes personnes allongées quelques mètres en dessous.
Mieux encore: depuis que de petits écouteurs invisibles libèrent leurs mains, les professionnels du funéraire, piochent, manient la truelle ou arpentent les allées du cimetière en parlant tarif et délais avec les fantômes.
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