Sophie Farrugia

Chroniques d’un médecin légiste

« On n’est jamais déçu par le pire …, mais il faut l’avoir imaginé avant »

Le pire, non seulement Michel Sapanet sait l’imaginer, mais en plus de cela, il le maîtrise à la perfection, le vit au quotidien.

Médecin Légiste au CHU de Poitiers depuis près de 20 ans, expert judiciaire et maître de conférences des universités, il a choisi de nous parler de son métier dans un ouvrage intitulé « Chroniques d’un médecin légiste ».

C’est non sans une certaine appréhension que le profane pénètre dans l’univers du praticien. On peut d’abord se demander comment vont se succéder les chapitres et si les histoires auront un avant goût de n’importe quel Thriller d’Harlan Coben ou encore si l’on se sentira plongé au cœur d’une série américaine, de celles qui ont un succès prononcé auprès de la ménagère de moins de cinquante ans, à une heure de grande audience télévisuelle.

Ni l’un ni l’autre.

A travers ses chroniques, le Docteur Sapanet nous emmène dans son quotidien. Un quotidien qui n’a rien d’un roman, ni même aucune similitude avec ces séries aseptisées et sophistiquées. Le quotidien d’un métier assez exceptionnel que bon nombre de personnes perçoivent avec un certain dégoût, voire même une aversion totale. Comme si cela faisait partie de la classe maudite de la médecine. Un quotidien fait d’inconnu, de découvertes saisissantes, de déduction, de réflexion, de patience, de minutie, de tempérance et de mesure, de pragmatisme, de mémoire, de rencontres, d’amitié. Non, cet homme n’a pas un quotidien que l’on peut qualifier d’ordinaire, et de l’ennui, il n’en a aucune notion ni probablement jamais eu l’occasion d’en faire l’expérience.

Les patients du Docteur Sapanet sont morts. Quelquefois même extrêmement morts puisqu’ils arrivent dans son service en plusieurs morceaux, ou bien n’ont plus que les os sur … les os, voir ne se réduisent qu’à un seul crâne. Son rôle consiste à investiguer ces corps pour leur redonner une identité, une histoire, une mort légitime.

A travers différentes techniques qu’il nous explique tout au long de son ouvrage, le praticien lève le voile sur un sujet encore tabou au sein de notre société : la nécessité de dissimuler la mort aussitôt qu’elle survient. Le recours à la médecine légale implique la notion de mort suspecte. Dès lors qu’il va y avoir autopsie et recherche minutieuse et approfondie des causes réelles du décès, la mort elle, la vraie, celle qui est venue chercher et faucher en plein vol une vie qui ne demandait qu’à être poursuivie, cette mort là restera en suspend, tout comme le corps qui ne sera pas encore rendu à sa famille tant que toutes les opérations  nécessaires n’auront pas été réalisées, notifiées et scrupuleusement consignées.

Lorsque la mort est d’origine criminelle, ces notifications et consignes relevées sur les lieux de la découverte du corps et durant l’examen, conduiront le Docteur Sapanet à apporter sa contribution auprès des instances judiciaires dans plusieurs reconstitutions de scènes de crime, mais aussi à la barre de nombreux tribunaux où se dérouleront quelques mois ou années plus tard les procès correspondant aux crimes dont on été victime ses patients silencieux.

 

Carambolage, corps incarcérés, triple meurtre, noyades, suicides maquillés en crime ou crimes maquillés en suicides, drames conjugaux, familiaux, infanticides, accidents ménagers, bêtise humaine, son quotidien se déroule au gré des multiples endroits et milieux sociaux où la mort se décide à frapper. Il investi le terrain pour mieux s’imprégner des circonstances de la mort, puis dans un second temps, retrouve son (ses) patient(s) sur sa table en inox pour une recherche plus directe.

Dans toutes ses interventions, la préoccupation principale du Docteur Sapanet est de redonner au corps son identité (lorsque celle-ci était inconnue) et de déterminer les circonstances de la mort dans le respect total de la personne. Bien souvent, les familles attendent avec impatience le rapport du légiste pour entamer leur processus de deuil. De savoir qu’un mari, qu’un parent n’a pas souffert avant de mourir, même si cela ne console pas ce sentiment de désespoir et d’injustice qui envahit tout un chacun lors de la disparition d’un proche, cela peut aider pour avancer dans les étapes du chagrin.

Travailler sur un corps va donc lui permettre de faire parler la mort et lui révéler toutes ses circonstances. On apprendra par exemple que la datation d’une mort peut se faire en fonction des différents types d’insectes présents sur le corps si celui-ci est retrouvé en état de décomposition. On découvrira ensuite à quel point les dents sont un élément essentiel du corps pour en rechercher l’identité.

Mais on  apprendra aussi que la médecine légale ne s’intéresse pas seulement aux morts, mais quelquefois aussi aux vivants, dans le but de déterminer par plusieurs examens, la véracité de certains propos, confirmer ou infirmer un jugement, une expertise pour envisager une indemnisation, une prétendue erreur judiciaire...

Sans voyeurisme, avec beaucoup de recul et de lucidité sur le monde qui l’entoure, dans une approche assez pédagogique et non sans une pointe d’humour un peu exceptionnel, il faut bien l’avouer,  le Docteur Sapanet nous apporte donc sur un plateau des tranches de sa vie si particulière. Un métier qui ne peut se ranger dans une catégorie bien définie. Sinon celle de la recherche à tout prix de la vérité, car ce n’est pas parce que la mort a toujours le dernier mot, que le praticien n’a pas les siens à exprimer entre temps !

Ces corps, ces os, ces chairs ont tous eu une vie, une famille, une histoire. Il s’agit pour lui de refermer le livre de cette histoire en ayant si possible de quoi expliquer le pourquoi des trois lettres apposées en guise de dernier mot. Le sable s’est écoulé, il n’en reste désormais plus un seul  grain. FIN

"Chroniques d'un médecin légiste" et "Nouvelles chroniques d'un médecin légiste" chez Pocket

Un remerciement très particulier à Sophie Gourion qui m'a fait découvrir ce livre et son auteur,  en se fiant à mes penchants littéraires si particuliers.


Ajouter un commentaire


Identifiez-vous ou devenez membre
pour poster un commentaire.