Rencontrer les ados pour leur parler du sens de la vie et de la mort
Pourquoi les soins palliatifs ?
Il y a quelques années, j'ai été confrontée à un événement, à mes yeux, insensé. J'étais montée à Paris fêter Noël en famille. Le jour de Noël, on m'avertit, que cette année, exceptionnellement, il n'y aurait pas seulement la famille mais aussi des amis parmi les invités. Car monsieur B. était malade. Gravement malade mais il ne le savait pas. Sa femme, elle, savait mais ne lui avait rien dit pour le protéger et tous s'accordaient à respecter son silence pour le bien de monsieur B.
J'étais intriguée. Comment pouvait-on être gravement malade et l'ignorer ? Au cours de la journée, plus je regardais Monsieur B, plus je sentais qu'il savait. Une question anodine de ma part m'a confirmé, avec certitude, qu'il savait.
Cette révélation a déclenché en moi de la colère. Comment pouvait-on sourire aimablement devant lui, " faire comme si de rien n'était " ainsi que l'on m'avait recommandé, parler de projets à long terme alors que monsieur B savait pertinemment que son existence était menacée, que l'entourage niait la réalité et ce faisant sa dignité ? Ce refus de la maladie, de la souffrance et de la mort m'étaient insupportables et dans le TGV qui me ramenait dans le Sud, je décidai de devenir bénévole en soins palliatifs.
Le hasard de la vie a voulu que simultanément à mon engagement à l'hôpital, je travaille en crèche. J'étais donc aux deux extrémités de la vie. Le matin, j'accompagnais ceux qui quittaient ce monde, l'après-midi ceux qui venaient d'y naître.
Ce fut une expérience bouleversante. Face à tant de situations, d'émotions, de souffrances, mais aussi de bonheurs simples, je ne pouvais me taire. J'ai donc écrit un livre " Accompagner la vie de la naissance à la mort " (ed. du Rocher) qui retrace cette expérience et cette démarche d'accompagnement qui prend tout son sens, non seulement en fin de vie mais aussi au début de la vie. J'ai également créé le site http://accompagnerlavie.net consacré à l'accompagnement.
Les ados face au sens de la vie
Je devins maman et je quittai l'hôpital et la crèche. Sans jamais oublier ces moments inouïs, ces leçons de vie et toujours habitée par ce besoin de transmettre ce que j'avais vécu. C'est ainsi que j'ai proposé à l'école primaire de mes enfants le Prix Chronos de littérature jeunesse organisé par la Fondation nationale de gérontologie. Chaque classe, selon son niveau, lit des ouvrages autour de la vie, du grandir, du devenir, du vieillir, de la maladie et de la mort. J'intervenais pour présenter le projet aux enfants et réfléchir avec eux sur ces sujets au fil de leurs lectures, en adaptant chaque fois mon discours selon leur âge.
Cette expérience enrichissante m'a confortée dans mon plaisir de transmettre et je sollicitai alors des profs de français de différents collèges pour leur proposer le Prix Chronos. Il m'apparaissait fondamental de sensibiliser les ados à ces thématiques. Leur âge, entre l'enfance et l'adulte, me semblait particulièrement pertinent pour évoquer le grandir et le devenir. J'avais à cœur, avant tout, de leur faire prendre conscience de leur vie afin qu'ils choisissent de vivre une vie qui soit la leur, et qu'ils ne se retrouvent pas en fin de vie, comme la très grande majorité, à mourir avec des regrets. Voilà une de mes principales motivations et je le leur explique à chaque rencontre.
Je commence toujours par leur parler des soins palliatifs. Et avant d'aborder ce sujet, je leur demande s'ils savent pourquoi je suis là. En général, ils l'ignorent puisque les profs ne jugent pas utiles de les informer. Au mieux, ils savent " qu'une dame va venir ". Je leur dis que la dame, c'est moi et que je vais leur raconter mon expérience. Je précise qu'il ne s'agit pas d'une vérité mais d'un vécu.
Démarrer un cours par la mort, quand on ne s'y attend pas, est évidemment choquant. Surtout que je ne manque pas d'ajouter que la mort ne concerne pas uniquement les personnes âgées mais aussi des ados de leur âge. Tout au long de mon discours, je les interpelle sur ce qu'ils attendent de la vie, sur le sens qu'ils comptent y donner, sur les moyens qu'ils se donnent pour y parvenir car je souligne que la passivité ambiante qui consiste à croire que papa, maman, le collège, les profs, la société ou l'Etat pourvoira à leurs besoins et désirs est un leurre.
J'insiste aussi sur le fait que chacun est unique, a des qualités et des fragilités, mais que chacun a en lui des ressources pour réaliser ce qui lui tient à cœur.
J'insiste pour leur dire que c'est à eux de décider, que les conseils des uns et des autres sont à écouter mais pas forcément à suivre. Chacun doit sentir qui il est, ce dont il a besoin et ce qu'il a envie de réaliser. La vie n'est pas tendre et réclame de la volonté et du courage. Mes propos appellent aussi la notion de plaisir. Je dis aux ados qu'on n'est pas programmé pour être malheureux et qu'il s'agit de vivre sa vie et non de la subir. Dans un monde difficile, j'interroge leurs motivations et leurs passions pour ne pas qu'ils s'enferment, déjà, dans un train-train école-jeux vidéo-dodo qui préfigurerait un métro-boulot-dodo d'une vie d'adulte sans grande perspective ni chemins de traverse.
Tous ces sujets, ici brièvement évoqués, me viennent avec douceur mais aussi fermeté. Pour le dire autrement, je secoue un peu les ados ! Mais je leur dis aussi combien je voudrais qu'ils découvrent leur valeur et se donnent les moyens de l'exprimer. Je leur demande d'avoir confiance en eux, en ajoutant que je sais combien c'est difficile, et de prendre leurs responsabilités quant à leurs choix de vie.
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Témoignage


Parler de la vie et de la mort avec les ados
Ce discours les frappe. On entend les mouches voler et la première fois, à l'issue d'une de ces rencontres, je pensai que je les avais assommés ! Or, la prof leur demanda dans la foulée, d'écrire un compte-rendu de mon intervention. Je ne m'y attendais pas et eux non plus. Je trouvai la consigne très lourde parce que j'avais dit énormément de choses et qu'aucun d'entre eux n'avait pris de note. Quelle ne fut pas ma surprise, quand la prof me montra les copies. Dans chacune, je retrouvais des bribes exactes de mes propos. Les élèves avaient écouté et avaient été touchés. Par l'intermédiaire de mon récit, je m'étais adressée à eux, à leur être. Ce mot, " être " revenait dans toutes les copies.
Ce qui m'impressionne aussi, c'est que lors du débat qui suit ces rencontres, les ados posent des questions et ne choisissent jamais la facilité. Leurs interrogations se portent essentiellement vers la vieillesse, la mort et le sens de la vie. Très peu reviennent sur le petite enfance. C'est dire l'intérêt que portent les ados à ces sujets. A chaque fois, je vérifie ce besoin de leur part de parler de ces choses essentielles qui les concernent de plein fouet. Nous discutons sans détour de la vie et de la mort. Je sens que ce type de rencontres répond à un besoin de leur part. En effet, où et quand, ont-ils la possibilité d'aborder ces sujets fondamentaux ? En famille, à l'école, dans la société, tous ces sujets sont très souvent tabous. Or les ados, à ce stade de leur existence, ont besoin d'entendre des choses, de recevoir des témoignages et de pouvoir poser des questions car ils sentent intimement combien ils sont concernés. Ils savent qu'il s'agit de sujets fondamentaux.
Aussi, au fil des rencontres, je développe aussi les thèmes de l'amour, que j'évoque dès la première fois, et la sexualité que j'effleure avec pudeur mais que les ados captent parfaitement. Là encore, il y est question du respect de soi et de l'autre.
Les relations intergénérationnelles
Cette première rencontre peut aussi déboucher sur un travail autour de la jeunesse et de la vieillesse. Mon expérience me montre que si l'on aborde cette confrontation sans le récit de mon expérience, la discussion s'oriente immédiatement vers les clichés où les vieux sont nécessairement atteints d'Alzheimer et ne sont qu'un poids pour la société. Les relations intergénérationnelles sont souvent un ovni dans le paysage des jeunes et la plupart ne voient pas du tout quelles pourraient être leur intérêt. Une mise en perspective de leur place dans la société s'impose afin de leur montrer quelle fut et quelle est la contribution des personnes âgées dans le monde où ils vivent. Il s'avère donc nécessaire de rappeler que les vieux ont été jeunes et, aussi incroyables que cela puisse paraître, des ados.
D'où mon idée de leur demander d'aller interviewer un grand-parent ou un voisin âgé sur des thèmes précis afin que ceux-ci leur racontent leur vie. Les ados sont très souvent médusés par les récits qu'ils recueillent. Ils découvrent des personnes qu'ils ne soupçonnaient pas, développent de nouvelles relations avec elles et s'identifient à des traits de caractère, des événements, etc. Ces révélations éclairent leur vie présente mais aussi passée et future. Ces découvertes permettent à l'ado d'envisager qui il est différemment et de se situer dans la société en ayant des repères. Elles mettent également en lumière la continuité d'un être et d'une vie, ce qui sous-tend ma démarche car il est réducteur d'envisager une personne uniquement en fonction de l'âge.
Ces prises de conscience montrent aux ados que l'apparence réduit énormément l'idée que l'on se fait d'une personne avec le danger des clichés que cela comporte et qu'il importe de s'intéresser à son être. De la même façon, il importe que les adultes et les personnes âgées ne les considèrent pas uniquement comme des jeunes qui ne pensent qu'à faire la fête ou des écervelés parce que leur accoutrement les dérange.
Voilà donc, en quelques mots, une description de ces rencontres qui me passionnent car j'ai à cœur de toucher les petits et les grands autour de ces valeurs fondamentales que sont l'être, l'amour, la vie, le sens de la vie, le grandir et le devenir.
NB / Caroline anime ce types de rencontres dans le Tarn et à Toulouse
elle propose aussi des séances de contes au collège et au lycée autour des thèmes évoqués ci-dessus









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