Réflexions sur les douleurs fantômes

Mathilde à 55 ans. Elle est une belle femme active et riante. Une force de la nature. Elle participe à une Marche de vie. C’est un atelier que j’anime et qui réunit des mamans ayant perdu un enfant.

Dans le groupe, j’observe qu’elle veille sur ses compagnes comme une mère. Elle a une véritable aisance verbale. Elle prend la parole et avec l’accent du sud elle me demande : « tu veux que je vous explique ce qu'est une douleur fantôme  ? ». Je lui réponds : «  oui dis-nous. »

« Pour moi, c’est comme si j’étais une unijambiste, c’est dur mais je fais face. Je mets une prothèse  et je me répète souvent : ça va aller . Bref tout va bien, je fais même du ski. Mais voilà, un jour je fais la fête, je suis heureuse, je suis avec les miens, je vis l’instant intensément et puis d’un coup, j’ai envie de danser, de sauter sur la piste. Je me lève d’un bond et je glisse. J’avais oublié la prothèse…Ces quelques secondes sont terribles, j’ai touché à ce que j’avais définitivement perdu, le vide de ma jambe manquante me terrifie. Bien sûr ça passe et je fais le pitre sur la piste avec une jambe en plastique, mais quelque chose est cassé dans mon cœur."

Personne ne rit dans le groupe, on a toute une partie de  nous qui parfois nous fait tomber. J’aime cet exemple. Oui, une douleur fantôme c’est ce coup de poignard qui touche les mères endeuillées à n’importe quels moments mêmes les plus heureux.

Est-ce qu’elles diminuent avec le temps ?

Quand j’ai perdu mon fils il y a 8 ans, ma tante qui avait perdu mon cousin m’a dit : « tu sais Gislaine, ce sera de plus en plus dur. On me l’avait dit à la mort de Fréderic, je n’ai pas voulu le croire, mais je t’assure c’est vrai.»

Je ne l’ai pas crue. Je me suis réfugiée dans mes connaissances. Je me suis raccrochée au fait que suis psy, que j’avais accompagné des personnes endeuillées depuis des années. La mort, s’était souvent présentée à ma porte pour emmener les miens. Pour chacun j’avais pu retrouver la paix, leurs souvenirs étaient doux à mon cœur. Je ne pouvais pas imaginer que pour Guillaume, mon fils, cela serait différent. J’ai préféré penser que ma tante n’avait  pas fait son deuil, qu’elle aurait du se faire aider.

5 ans après, sa prédiction c’est avérée juste. J’ai travaillé sur moi différement et j’ai cherché des réponses ailleurs. j'ai trouvé dans les Andes au Pérou des rituels shamaniques qui m'ont aidée. J'ai eu envie de partager ce que j'avais appris et j'ai créé :" Les marches de vies "  pour transmettre et aider mes sœurs de douleur à naviguer dans les eaux troubles.      

Les groupes sont composés de mamans ayant perdu un enfant récemment ou il y a plus de 20 ans . Ces rencontres m'ont confirmé que le processus de deuil pour les mères est particulier. Pour la plupart, plus  le temps passe, plus c’est dur.

Les coups de semonces qui rappellent sans cesse le départ de l'enfant sont fréquents et intenses. Puisqu’on ne peut rien changer à cela on peut apprendre à vivre avec et à transformer « ces piques de rappels »en un « coucou. »

Souvent j’utilise l’exemple de cette phrase qu’on emploie quand on est heureux ou comblé : «  pince moi je rêve » la douleur ramène à la réalité .Les douleurs fantômes nous ramènent au disparu, peut être que c’est sa manière de se connecter à nous. C’est surement inconsciemment notre manière de nous connecter à lui.

C’est une route pour les accepter, pour faire cohabiter la partie qui souffre au même niveau que celle qui rit. Paradoxalement c’est cela la route de la joie et la sortie du deuil.

Je vous propose d’essayer, si un soir vous êtes surprise dans un moment de joie par un coup de semonce qui vous rappelle votre douleur, dites-vous dans un sourire : «  Je passe un merveilleux moment et j’ai  une douleur au fond du cœur qui me fait mal, car un fantôme vient de me dire Bonsoir ».

 

 


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