Sophie Farrugia

Petite visite au pays de la mort

De tous temps, l'homme a cherché à en savoir toujours un peu plus sur la mort. Comme si apprivoiser le concept permettait de moins s'en effrayer. La voie royale vers la mort reste régulièrement empruntée par la médecine.

Qui d'entre nous n'a pas récemment entendu parler du Professeur Gunther Von Hagens et de son exposition très controversée intitulée "Bodyworlds".

Une polémique incontournable s'est constituée autour de ses travaux. Cette exposition, qui parcourt le monde depuis quelques années maintenant, présente au grand public les corps de vrais humains décédés ( et non pas des mannequins de cire ou des reproductions en plastiques ) et ayant vraisemblablement fait don de leur anatomie à la science.

Le corps humain est donc exposé dans sa totalité (tissus musculaires, peau, os) grâce au procédé de plastination inventé par le Docteur Hagens lui-même. La conservation est parfaite et la découverte saisissante. Certaines parties sont même découpées de façon à ce que le profane puisse avoir une vue plus détaillée de l'intérieur d'un cerveau, ou encore de la sphère ORL.

A mi-chemin entre l’art et l’anatomie, le Docteur Von Hagens se veut être "un scientifique qui fait de l’art et non un artiste qui cherche à faire de la science". Chef d’oeuvre, ou scandale, les avis sont forcément partagés car quelques semaines après son arrivée, cette exposition a été interdite en France, jugée comme mercantile, contraire à l'éthique que l'on se doit de respecter sur un corps ( le respect d'un corps ne s'arrête pas à sa mort ) et quelque peu nébuleuse quand à la provenance effective des corps présentés. Etait-ce réellement des dons à la science ?

Pourtant, sans pour autant courir le monde et les battages médiatiques de cette exposition, il existe quelques endroits dans Paris, trésors anatomiques bien gardés, qui ne sont pas sans nous rappeler cet intérêt de l'homme pour la fréquentation minutieuse de la frontière si fragile qui nous sépare nous vivants, du monde  mystérieux des morts.

En effet, pour comprendre la vie, les scientifiques se sont très vite rendus compte, au travers des siècles qu'il fallait étudier la mort.

Etudier la mort ou plutôt se servir de la mort pour étudier, celle- ci arrivant, tous azimuts, via un dénominateur commun : la maladie.

6ème arrondissement, à deux pas de la faculté de médecine, entre le boulevard Saint Germain et le Boulevard Saint Michel.

C'est dans un bâtiment retranché au fin fond  d'une rue pavée, entre les derniers édifices du Couvent des Cordeliers et les laboratoires de l'Université Pierre et Marie Curie  que se trouve le Musée Dupuytren.

 

Ames sensibles, s'abstenir

Fondé en 1835, ce musée porte le nom d'un professeur de médecine opératoire de la Faculté de médecine de Paris. Sa fortune était initialement destinée à la création d'une chaire d'anatomie pathologique, mais finalement insuffisante, elle fut utilisée pour la création d'un musée d'anatomie pathologique.

Le visiteur a d'abord un mal fou à trouver la porte d'entrée qui ne s'ouvre pas d'elle même mais à laquelle il faut frapper !

Là, un Monsieur vient nous ouvrir en souriant comme pour nous signifier la "bienvenue" dans cette atmosphère quelque peu étrange. Autour de nous des montagnes d'ouvrages, des rayons entiers de dossiers et casiers ancestraux, des écritures à l'encre de chine, du cuir marron, des odeurs de parchemin, des échelles en bois, des affiches enroulées et jaunies, telle une bibliothèque mystérieuse et étrange tout droit sortie d'un volume d'Harry Potter.

Nous nous acquittons du droit d'entrée dérisoire par rapport aux "trésors" accessibles et si injustement relégués dans les oubliettes de ce bâtiment.

La pièce est petite. Une entrée discrète par nos pas mais fracassante dans notre psychisme :  là, s'ouvre à nous,  une certaine boutique des horreurs.

Veaux à deux corps, siamois,  squelettes hydrocéphales, embryons avortés en bocaux, phocomèle, cyclopes, mains tuméfiées, cerveaux, tératologie animale, malformations squelettiques,  le festival du formol !

Ces éléments conservés des siècles durant sont minutieusement étiquetés et rangés les uns à coté des autres, auprès de moulages en cire représentant les pathologies enseignées par la médecine. Visage à bec de lièvre, parties génitales infectées, muqueuses bourgeonnantes,  le réalisme est surprenant et n'a rien à envier au Musée Grévin.

Quelques visiteurs,  dessinateurs discrets répartis dans certains coins, s'offrent une esquisse au fusain, les photos sont interdites.  Les visites sont au compte goutte, il n'y a pas de bruit. Ici le temps est comme arrêté. On dirait un endroit oublié.

En évoluant au grès de la souffrance enfermée dans ces bocaux, on ne peut rester insensible face au désespoir et au malheur vraisemblablement éprouvés par ces sujets. Lesquels ont probablement dû essuyer une période de vie, aussi courte fusse-t-elle. Mais au fur et à mesure de la visite, c'est l'esprit scientifique qui nous gagne et nous transporte dans un univers d'études, de recherche, de volonté de savoir, de découverte et de progrès. Car il aura fallu ceci, cette collection, aussi morbide et incroyable pour certains, aussi nécessaire et instructive pour d'autres. La soif de connaissance et de recherche est ce qui  leur a permis d'avancer toujours plus loin et d'espérer un jour pouvoir éliminer ces pathologies, les unes après les autres.

Cette petite plongée au milieu de la mort ne peut être qu'instructive et suggérer quelques interrogations quand à l'éthique du respect des corps mentionnée plus haut lors de l'interdiction de l'exposition de Gunther Von Hagens. Quelle différence entre le corps d'un cyclope nouveau né exposé dans un bocal de formol au sein d'un musée parisien, et celui d'une personne plastinée,  ayant légué son corps à la science et exposée muscles à l'air ?

Libre à chacun de se faire sa propre opinion. Une chose reste cependant certaine : le corps humain n'a de cesse de fasciner,  jusque dans la mort.


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