Mort de mon père

On peut mourir en dansant pendant la nuit de la Saint-Sylvestre, au milieu de ses amis les plus chers, et sous « l’œil du caméscope » de son beau-frère ! C’est ce qui est arrivé à mon père, « une force de la nature » alors âgée de 54 ans, le 1er janvier 1993, à 3 h 20 du matin… Retour sur une nuit tragique mais – surtout – irréelle, absurde….

 

Mon réveillon 1993 fut interrompu sur le coup de 4 heures du matin quand mon oncle et ma tante de Nantes (appelons-les ainsi) s’invitèrent chez nous avec une mine déconfite. Je les revois à travers la fenêtre du salon alors que, légèrement éméché, je dansais un rock avec ma femme. Leur visage était si apeuré que je fus à l’instant dégrisé : « Il est arrivé quelque chose à maman ? » leur ai-je illico demandé d’une voix craintive (ma mère est de santé fragile depuis toujours). « Non, c’est ton père. Il a eu un malaise. On vient te chercher… »

Je suis monté dans la voiture qui nous attendait dans ma rue avec son chauffeur, un ami de mon père au visage catastrophé. Sans un mot, nous roulâmes jusqu’à la place du village de S. où, soudain, nous vîmes arriver vers nous la camionnette rouge des pompiers. Pas de sirène, uniquement des voyants bleus qui, en clignotant, ajoutèrent au sinistre de la situation. Dans la voiture qui suivait juste derrière, j’aperçus, à l’arrière, la tête de ma mère, de côté, inerte, comme si maman était tombée dans les pommes.. Je sus qu’elle était veuve.

La suite des événements nous conduisit aux urgences de l’Hôpital où mon défunt père avait autour de lui quelques-uns de ses « collègues réveillonneurs » qui pleuraient au milieu des blessés de la nuit. C’était là un spectacle à la fois sinistre et burlesque – on se serait cru dans un film de Fellini - car tous avaient gardé leur déguisement ! Pendant ce temps, ma mère était rentrée à la maison pour préparer la pièce où mon père reposerait (pas question de funérarium !) dès que l’officier d’état civil aurait enfin – un 1er janvier, c’est galère ! - constaté le décès… .

Je me souviens être allé aux toilettes et avoir longuement regardé dans la glace mon visage défait par la fatigue et l’incroyable nouvelle. Je me disais : « Papa est mort, papa est mort » sans me trouver convaincant. Puis un médecin m’a conduit dans un bureau où j’ai pu joindre l’un de mes frères qui avait réveillonné à 200 kilomètres de chez nous. Pour qu’il me croie j’ai dû lui jurer deux ou trois fois qu’il ne s’agissait pas d’une (mauvaise) blague ! Je lui ai aussi recommandé la prudence : « Que maman n’ait pas deux cadavres à placer dans le salon ! »

 

Quand papa est « revenu » chez lui grâce à un employé des PFG qui le connaissait bien, j’ai aidé ce dernier à porter le corps du défunt ensaché dans une housse en plastique beige. J’accomplissais un acte que j’aurais cru inimaginable deux heures avant ! La vie me sembla alors d’une stupidité telle qu’elle ne valait point d’être jamais prise au sérieux ! Je me disais : « C’est ton père que tu portes, là, et il ne t’adressera plus jamais la parole. » Jeune papa, je pensais surtout qu’il ne fêterait point dans un mois les un an de son unique petite-fille (il en était gaga !).

Pendant que le thanatopracteur exerçait son métier dans le salon, je me livrais à une tâche extrêmement pénible : tirer du lit des gens qui s’étaient couchés quelques heures auparavant, pour leur annoncer le décès d’un de leur plus proche ami, de leur cousin et/ou de leur patron (mon père tenait une PME de bâtiment). Je me souviens qu’il m’arrivait d’avoir envie de rire tant le message semblait stupide : « Bonjour, c’est JC ! Excusez-moi de vous réveiller si tôt mais… papa est mort dans la nuit ! » La réponse qui revint le plus souvent ? « Non, c’est pas vrai ! »

Si, c’était vrai ! mais j’en eus seulement conscience le lendemain de l’enterrement, quand je compris que mon père était effectivement mort en dansant le sirtaki ; un départ que j’eus la curiosité de regarder plusieurs fois grâce au film que mon oncle avait fait de ce réveillon qui, c’est le moins qu’on puisse dire, ne s’acheva pas par une bonne  nuit réparatrice...


Ajouter un commentaire


Identifiez-vous ou devenez membre
pour poster un commentaire.