Virginie Pons

Mon corps dispersé façon puzzle

Mon corps dispersé façon puzzle (humour noir de mon oncle Léon)

J’avais toujours rêvé de devenir médecin...

… Enfin, presque toujours.

Ma vocation est née l’année de 4eC. Cette année-là, au programme de sciences naturelles était inscrit « dissection de l’œil de bœuf ». N’ayant pas réussi ce jour-là, à contracter de maladie bénigne mais dispensatrice, je m’adonnai à la tâche, avec une répulsion réelle mais cachée et, à ma grande surprise, je vis s’agrandir d’admiration les yeux bleus de Louise, mon binôme ce jour-là. En dix minutes de massacre au scalpel, j’étais parvenu à attirer l’attention de cette jolie brune, nouvelle dans l’école, qui ne m’avait encore jamais adressé la parole au-delà de ce qu’exigeait la vie administrative de la classe, genre « fais passer la feuille à ton voisin ».

 

Les choses n’allèrent pas plus loin que les œillades avec Louise, mais je compris à cette époque tout ce que l’expression « respect dû à la fonction » signifiait et j’appris, par cœur, la liste de tous mes prédécesseurs prix Nobel de médecine.

 

L’année suivante en 3è, ma vocation médicale en prit un coup, sérieux mais pas décisif, quand je me retrouvai sans slip devant Mme Duchamp, doctoresse scolaire, dotée de bras de pilier de rugby gallois et surtout de la ferme intention, virant à l’obsession, de vérifier le bon fonctionnement de tous mes membres… tous. « Doctoresse, ogresse ! Doctoresse, ogresse ! » Scandai-je dans ma tête… prudemment. Il suffit ensuite de quelques bulletins scolaires, éloquents sur mes capacités à comprendre le vivant, pour balayer mes espoirs d’arborer un jour le titre de Monsieur le Professeur d’Anatomie.

 

J’orientai alors ma carrière vers du plus prosaïque, n’épousai pas Louise mais Juliette, lui fis trois enfants et avec elle et eux, fut très heureux.

 

Un jour que le ciel était un peu couvert, que j’avais éternué trois fois depuis le matin et que mes enfants et petits-enfants avaient défilé au téléphone pour me souhaiter mon soixante dixième anniversaire … ils ne ratent jamais les chiffres ronds… je me surpris à penser, mélancolique, à ma première vocation enfouie. Et je restai avec un goût d’inachevé. Non pas que je regrettais d’avoir troqué Louise pour Juliette, non, mais l’idée me vint, obsédante que je n’avais pas tout donné à la science.

 

Ne voulant pas vivre à soixante dix ans l’œil dans le rétroviseur, je pris une décision pour l’avenir : donner mon corps à la science. Pas simple, il me fallut d’abord convaincre Juliette qu’elle devait profiter pleinement de ce corps, qui lui serait brutalement enlevé dès les premières heures où le souffle me quitterait. La consoler aussi, de ce qu’elle n’allait pas pouvoir m’offrir le dernier coupé en ébène, intérieur soie parme, vu dans la vitrine des Pompes Funèbres au coin de la rue. Je conclus les atermoiements par un docte : « Poussière, tu redeviendras poussière. » Elle s’inclina.

 

 

Le jour venu, au hasard d’une pomme mal avalée, j’arrivai tout frais, en 24h chrono grâce à la vivacité de Juliette acquise à ma cause, mes papiers en ordre, au laboratoire d’anatomie dont le personnel charmant m’attendait. De nature un peu frileux, quelle ne fut pas ma satisfaction de ne pas être mis dans la file « à congeler » ! C’était un lundi, ouf ! A quelques heures près, j’étais bon pour les glaçons, on m’avait prévenu, mais on ne fait pas toujours ce qu’on veut. Restait à décider ensuite, du sort qui allait m’être attribué. Entier, en pièces…? Plutôt formol, plutôt glycérine…? Par la pensée, j’essayais de les convaincre de me garder « un » et de m’appliquer la plus moderne des techniques, la plastination. J’avais, quelques temps auparavant, visité l’expo de Gunther Von Hagens « Le monde des corps », au Grand Palais et je m’étais très bien imaginé, posant là, sur un socle, devant tout ce que Paris compte de critiques d’art éclairés. Que ne fus-je professeur ès…, je serai muse !

 

Mes volontés furent à moitié exaucées. Le Directeur du Laboratoire décida que ce corps en bon état serait destiné à la recherche, qu’un supplément glycérine permettrait de conserver la souplesse des tissus, et que – c’est là que mon avis différa du sien – je serai plus utile en morceaux. Voilà donc mes coudes passés au scanner, à l’IRM (Imagerie à Résonance Magnétique) », puis branchés à des capteurs et à nouveau observés pliés, repliés, dépliés, pour être enfin disséqués, histoire de vérifier que ce qui avait été perçu de l’extérieur se vérifiait en profondeur. Ne m’en demandez pas plus, j’ai essayé de suivre les explications, mais mon cerveau à un bout du labo et mes coudes de l’autre, pas facile ! Je ne vous parle pas du « reste de moi » – tiens celle-là Freud ne l’a pas trouvée- qui était en partie entre les mains des élèves chirurgiens, en partie en cours d’observation avec les carabins de 2è année. Pas très sûrs d’eux d’ailleurs.

 

En résumé, les fans des « Tontons flingueurs » souriront avec moi… j’étais dispersé façon puzzle, mais avec la satisfaction du devoir accompli !

  


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