Mon chat et la mort

Mon chat se lève à six heures, réveillé par les pas des hommes sur le parquet. Il entame quelques douceurs sur son pelage, s' enduit de son savon naturel et revêt sa robe du jour. La même que la veille et la même que demain. Complet gris uni, élégant foulard blanc et bas assortis. Mon chat est une personne qui aime prendre soin de lui.
Mon chat s' éveille à l'aube avec le monde qui l'entoure, pour une pause alimentaire, nécessaire à la bonne et longue journée de sommeil qui va l'investir tout en entier.
Pour mon chat, chaque jour est un jour nouveau. Le jour d'hier n'existe plus et demain n'est pas envisageable, pas même pensable.

Mon chat a dès l'aurore un champs de pavots aux teintes complémentaires qui balaient doucement l'horizon de son esprit et le pourpre d'un ciel de nuit vient mourir au crépuscule dans la crypte de ses songes félins. Le rêve s'en ira sans bruit lorsque je viendrai perdre mes doigts électriques dans sa fourrure grondante. Cette caresse me donnera bien-être et apaisement et elle sera pour lui telle une infusion en hiver, son bain chaud, sa séance de ciné, son whisky à l'apéro.  
Mon chat est un médecin non diplômé des âmes. Il n'a pas conscience de faire du bien. Il ne se demande pas pourquoi et agit sans rien attendre en retour. Mon chat le fait, ni comme un travail ni comme une contrainte. Mon chat donne sans comprendre et à sa manière je le prends ainsi.

Les saisons n'existent pas. Elles sont parfois une verrière qui reçoit les gouttes de pluies, une autre fois un radiateur laissant apparaître un grand tableau de neige, une autre une bordure en pierre de soleil. Chuuuut ! Ne le réveillez pas ! il creuse vaillamment dans la profondeur de sa quiétude.
Mon chat ne voit pas défiler les saisons, il les vit, instant après instant. Il ne se hante pas de la fin d'une chose ni se réjouit du début d'autre chose, il n'attend pas, n'espère pas, ne prévoit pas et ses projets n'ont pas le temps d'être. Ils s'évanouissent emmenés par un présent fulgurant emportant
à une vitesse folle son esprit vers une paix intérieur absolue.

 

Bien-sûr il y a les peurs. Celles qui surgissent à ses yeux ou ses oreilles mais qui disparaissent dès que son regard ou son ouïe s'en détourne : Le chat du voisin, le vent dans la maison, le chien qui aboie, un bruit lourd sur le sol.
Mais la peur n'enduit pas les murs de son esprit paisible pour le reste de ses jours. La peur s'éteint dans le paysage ou dans le chant de l'oiseau, au passage de la première abeille ou du papillon, au parfum du mimosa qui vient frôler ses narines frémissantes.

 

Tout comme vous et moi, mon chat n'a pas l'éternité devant lui. S'il avait pu être capable d'écouter ou de comprendre ce que racontent les hommes, ceux-ci ne se seraient pas gênés pour le prévenir qu'il faudra partir un jour. Ces hommes qui vous diront que les bêtes vivent tels des simples d'esprit, dénués de raison. Ces hommes qui façonnent leurs semblables à leur image dès la naissance afin de mieux conduire le monde sur la route de leurs ambitions sans fond. Mais les hommes hélas n'ont pas d'emprise sur mon chat. 

Dans le train de nos vies à toute allure, sur la folle autoroute de nos objectifs, je vous l'accorde nul ne peut vivre comme mon chat. Dans ce monde où le gain et la compétition pour les uns, la misère et la survie pour les autres, nul n'aurait d'autre choix que d'affronter l'hiver que l'on redoute, se réjouir du Printemps que l'on espère. Nul n'a d'autre choix que de quitter les tuyaux du radiateur, la pierre de soleil aux horaires que l'on s'impose pour mieux compter le temps qu'il nous reste à vivre sans en savourer le moindre goût. Mais tout le monde peut en revanche s'inspirer des enseignements de mon chat, Maître zen et soyeux. 

Si la question de temps, de bien-être, de peur, d'angoisse, de vie ou de fin n'investit les pensées que mon chat n'a pas, s'il est un être tout conscient muni du pouvoir primordial d'emmener l'inconscient par la patte vers la quiétude absolue, qui nous contredirait si nous affirmions que la sagesse du Daili lama flotte sous les paupières de ses yeux clos ?

Mon chat et la mort ? Quel drôle de titre ! N'aurais je du écrire: mon chat et l'instant ou mon chat et le présent ? N'aurais je du citer : mon chat et le bonheur, mon chat et la vie tout simplement ?


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