Ecrit le 08/11/2015

Si comme moi vous êtes des auditeurs assidus de France Inter, vous n’avez pas pu passer à côté du buzz de ce début de mois, une histoire qui est en train de faire le tour des médias, le fameux « Madeleine Project ».

C’est l’histoire (vraie) d’une journaliste de France Info, Clara Baudoux, qui devient locataire d’un nouvel appartement auparavant occupé par une vieille dame décédée il y a 20 ans. Elle décide d’investir la cave qui lui a été attribuée et découvre à l’intérieur tout un tas d’affaires qui n’ont pas été déplacé. Renseignements pris auprès des personnes concernées, la locataire précédente n’avait  pas d’héritier et le filleul qui s’est occupé de vider l’appartement n’a que faire de ces cartons, visiblement oubliés par l’entreprise chargée de tout embarquer. Clara le contacte, il lui répond qu’il ne souhaite pas les récupérer et qu’elle peut en disposer comme elle l’entend.

Clara Baudoux ne se penche pas immédiatement sur ces affaires, il lui faudra deux ans pour se mettre en condition et décider de partager sa trouvaille avec la planète Twitter. De là est né le #Madeleineproject, une Tweet série commencée il y a quelques jours et qui tient les followers en haleine. Qui était Madeleine, que va découvrir Clara dans cette nouvelle valise, va-t-on en apprendre un peu plus sur ses amours, des enfants, une descendance, des cousins, son travail, sa vie, sa mort. Depuis quelques semaines, Clara Tweete la vie retrouvée de Madeleine pour le plus grand plaisir de ses followers qui en redemandent chaque jour.

Me voici donc en quête de ce buzz pour trouver au final une agitation incommensurable sur la planète Facebook, (page fan créée et déjà traduite en anglais), idem sur Twitter. Une organisation quasi minutée du cliffhanger (« C’est tout pour aujourd’hui, je vous raconterai la suite demain ! » Mais que va-t-il donc se passer ???), une tripotée de photos qui fleurent bon les Puces de Saint Ouen, la vie de cette femme déballée, expliquée, détaillée jusque dans le copier-coller de ses échanges amoureux, son linge de maison, ses objets moches, vintages, ou carrément cultes,  ses cahiers d’école, ses gommettes en étoile et ses décorations de Noël rangées dans des boîtes en polystyrène. La journaliste semble se substituer à une cousine ou une petite nièce. Madeleine est analysée sous toutes les coutures à coup de « je te reconnais bien là Madeleine ». Tutoiement immédiatement adopté dans les 140 signes de chaque Tweet : « Et parce que tu aimais voyager justement Madeleine, les tweets sont dorénavant traduits en anglais ici … » (point promotion dans la foulée !)

La recette semble fonctionner à merveille. Sur la page Facebook qui comptabilise plus de 2600 fans, les commentaires fleurent bon la madeleine (de Proust cette fois ci !). Les internautes croient revoir leur grand-mère à travers Madeleine, le Madeleineproject  a l’éffet d’un chocolat chaud au coin du feu, emmitouflé dans une couverture en pilou, un chat sur les genoux, à écouter un vieux disque crépitant sur le Teppaz un peu fatigué.

Hier soir,  sur mon fil d’actualité Facebook , je voyais défiler la chronique d’une de mes amies blogueuse qui expliquait à ses lecteurs pourquoi ce fameux « Madeleineproject » ne l’emballait pas vraiment.

Parce que sur le fond et même sur la forme, le peu que je venais d’apercevoir de cette histoire me dérangeait aussi considérablement, je n’étais pas mécontente de constater que je n’étais pas la seule à me poser des questions.

Et les morts dans tout ça ?

Au milieu de quelques tweets, certains internautes tentaient, ou devrai-je plutôt dire « osaient » une question qui semblait avoir été complètement passée sous silence :

« Et Madeleine dans tout ça ? Est-ce qu’elle aurait été d’accord que l’on déballe sa vie privée ? ».

Etrangement, la société nous rappelle chaque jour cette notion de « droit à l’image ». Utiliser et diffuser l’image d’une personne sans son consentement n’est plus autorisé depuis belle lurette. Et le droit à l’image ne s’arrête pas quand ladite personne est décédée.

Forcément, il y a des exceptions, car je doute fort que les descendants de Napoléon Bonaparte ou Louis XIV viennent vous faire un procès si vous utilisez leurs images pour illustrer un article, un ouvrage, ou même le livre d’histoire de votre enfant.

Mais que penser de la diffusion de l’image d’une illustre inconnue, qui semble avoir été oubliée de tous et dont le filleul passe pour un sombre sans-cœur ?

Quel est le but ultime de la démarche de cette journaliste qui semble s’être auto-investie d’une mission d’hommage (rendre hommage à une personne qui n’a fait qu’habiter dans l’appartement que l’on vient de louer ! ). Rendre hommage dans quelle mesure ? Comment pouvons-nous affirmer que cette personne mérite que l’on lui rende ledit hommage ? Qui peut précisément nous dire si Madeleine était une femme bonne, humble, sincère, gentille, dévouée aux siens, ou inversement, une femme égoïste, vénale, cupide, sans aucune  générosité. Aurait-on eu envie de rendre hommage à Madeleine si cette femme avait eu une vie nourrie de mauvais sentiments ?

A ce moment précis, la seule certitude que nous avons sur Madeleine est qu’elle aurait eu 100 ans cette année, qu’elle est belle et bien morte et que personne ne peut répondre à sa place quand à sa volonté de voir déballer au vu et au su de la planète entière une vie qu’elle s’était employée à dissimuler au fin donc d’une cave.

Que va devenir le Madeleineproject déjà grandement relayé par les médias ? Un livre, une exposition, une web série sur Youtube ? Il flotte comme un parfum de promotion pour un "Poject" qui semble déjà cousu de fil blanc !

Par deux fois, la journaliste a signalé à deux d’entres ses followers que l’on devait « demander » avant d’utiliser une photo, puisqu’ils étaient venus se servir dans ses publications pour illustrer leurs articles qui concernait le Madeleineproject. Par deux fois Clara Baudoux a donc bien eu conscience de cette notion de droit à l’image.

Comment se fait-il que le filleul ne se soit pas manifesté au regard du buzz national qui est en marche ? Les français sont-ils à ce point en manque d’Amélie Poulain pour se jeter dans une histoire qui fleure bon la naphtaline et d'oublier l’essentiel : cette femme ne repose manifestement plus en paix puisque sa vie est déballée sur le réseau social le plus influent de la planète.

La mort 2.0 !

A quand le live tweet  en direct de la tombe de Madeleine ?