Le cri à travers la naissance et la mort

Je n’ai pas pu m’empêcher de crier quand il est mort, est-ce qu’il a pu m’entendre ? Pour traiter ce sujet, j’ai choisi de vous raconter l’histoire de Colette.

C’était au cours d’une « Marche de vie » qui réunissait pendant 4 jours des mères endeuillées par la perte de leur  enfant.
 
J’organise ce travail de deuil à la fois thérapeutique et chamanique depuis plusieurs années. Il permet aux participantes de trouver une paix au « sein » du chaos.
 
Colette faisait partie d’un de mes premiers groupes. Elles étaient 9 femmes à faire la route des larmes pour aller à : « l’ultime accouchement »,
rituel de clôture.

Un soir, je les ai réunies autour d’un feu pour partager les phrases, les moments clés qui tournent en boucle dans leurs têtes.
Je sais qu’ils hantent leurs cerveaux comme  un film qu’elles ne peuvent pas arrêter. Jour et  nuit, ils les font souffrir.

Le seul remède est de leur donner vie une fois encore, pour les apprivoiser et délivrer les mamans de leur présence obsessionnelle.
 
Ce soir là, quand ce fut le tour de Colette elle nous confia :
« Je n’ai  pas de phrase, je n’ai pas de moment, je n’ai qu’un cri. Il est douloureux, puissant, monstrueux, il résonne dans ma tête et me cloue dans l’angoisse et la culpabilité.»

Je l’ai encouragée à nous raconter l’histoire de ce  cri qui la tyrannise toujours.

Doucement ses grands yeux bleus se sont dirigés  vers un ailleurs pour  retrouver la route de la douleur. Elle avait accompagné son fils  julien de 11 ans dans une longue lutte contre le cancer. Elle avait fait face à la rechute, à la tentation du désespoir qui les menaçait elle et sa famille (un mari, deux autres fils). Elle avait su tenir l’équilibre et la cohésion familiale. Elle était un pilier pour tous, mais surtout un ange gardien pour Julien. Elle lui avait juré : « je ne te quitterai jamais. »

Croyante, elle priait et demandait sans aucune réserve la guérison de son enfant. Au moment du dernier souffle, elle espérait pouvoir être cette femme qui garantit une forme de sérénité, d’assurance dans le futur pour celui qui s’en va.

Pourtant, quand son enfant a cessé de respirer, elle a crié, hurlé sans pouvoir s’arrêter. Elle l’imaginait en train de la regarder. Elle le voyait terrifié devant le spectacle qu’elle lui imposait. Elle était devenue une Mère folle, hurlante, misérable, image d’une femme sans foi. Entre deux sanglots, elle murmura : «  je l’ai peut être empêché de partir en paix, vers le monde qui  l’attendait. J’ai failli et aujourd’hui encore, ces derniers instants ne cessent de me culpabiliser. »

 
Chère Colette, mère courage qui voulait donner un sourire pour tout bagage à celui qui part.
La question  pour elle  était de savoir s'il avait pu la voir ?
Et dans ce cas aurait-il souffert de son attitude ?
 
Nul ne peut affirmer avec certitude qu'après la mort il n'y a plus rien, l’inverse non plus. Pour Colette, dans son monde, Julien la voit.

Elle n’est pas la seule à croire cela. Depuis des siècles quels que soient la culture, la religion où le pays, il est fait état de manifestations de: décorporations, chamanismes, transes mystiques, états modifiés de consciences, NDE, médiations approfondies...

Il semblerait d'après ces témoignages que celui qui est sorti de son corps perçoit le monde dans une cohérence et une paix infinies. La mort est une sortie définitive du corps, il est possible d'imaginer qu'elle aurait les mêmes caractéristiques qu'une sortie temporaire.

De ce fait, si Julien a vu sa maman s’effondrer, d’après les témoignages il n’a pas souffert.
 
Mais tout cela est très intellectuel et la souffrance aime se raccrocher à du concret. C’est donc sous un  autre angle que j’ai répondu à Colette. Voici le dialogue dont je me souviens.
 
Moi : « Est-ce que l’accouchement de Julien fut difficile ? » 
Colette : « Non mais c’était douloureux  » 
M : «  Est- ce que tu as crié ? »
C : «  Oui bien sûr mais c’est normal »
M : « Est- ce que tu crois que Julien a  pu entendre ton cri ? »
C : « Je ne me suis jamais posé la question. »
M : « A ton avis, il était où pendant sa naissance ? »
C : « Euh… oui bien sur…  il a dû l’entendre »
M : « Est- ce que tu crois que cela a pu le traumatiser ?»
C : « Euh… je ne sais pas. »
M : « Quand il a crié, as- tu trouvé cela effrayant ? »
C : « Non au contraire j’étais rassurée »
 
M : je te demande de réfléchir à cela : l’accouchement est à la fois une mort et une naissance.
Une mort parce que le bébé quitte le monde de la nuit et une vie aquatique.
Une mort aussi parce qu’il perd la moitié de son corps : le placenta.
Une naissance car ses branchies s’ouvrent au contact de l’air et le rendent apte à vivre sur terre.
Une naissance parce que délesté du placenta, il devient un petit humain.
 
Le « Cri » est présent pour accompagner la naissance. Le « Cri » signifie pour l ‘enfant qu’il vit. Le « Cri » accompagne donc les moments essentiels de la vie.
Tu l’as mis au monde dans un « Cri » tu l’as remis à Dieu dans un « Cri » c’est logique non ?

Pourquoi un nouveau né dans l’autre monde serait  plus traumatisé qu’un nouveau né dans celui ci ?
 

 


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