Virginie Pons

La souffrance peut-elle avoir un sens ?

Les protestants, en général, refusent tout sens spirituel et toute utilité à la souffrance.

Mais à mon avis, ils ont tort. Et ce, pour trois raisons au moins. 

 

D'abord, la souffrance nous apprend à être plus humbles, plus miséricordieux et plus tolérants vis-à-vis des autres. En effet, quand on n'a jamais souffert, on ne sait pas ce que c'est que d'être faible, médiocre, et même égoïste, aigri. Mais quand on est passé par la souffrance, on le sait, parce qu'on a été soi-même égoïste, aigri, faible et impuissant. Et c'est alors que l'on apprend à devenir humble vis-à-vis de soi-même et compréhensif vis-à-vis d'autrui. C'est l'expérience de la souffrance qui rabote notre « ego », nos jugements tout faits et trop rapides. C'est l'expérience de la souffrance, et même celle du pêché, qui nous rend humains et qui nous fait perdre notre dureté. 

Quand on recrute des écoutants pour SOS Amitié, c'est-à-dire des personnes pour répondre aux appels téléphoniques des désespérés, on ne recherche pas des saints, des êtres irréprochables et vertueux. On recherche seulement des personnes qui ont beaucoup souffert et peut-être aussi un peu péché. La vérité de l'homme, c'est celle de sa médiocrité et de sa faiblesse. Et c'est celle de sa souffrance. Et c'est cette faiblesse et cette souffrance qu'il faut comprendre et même aimer. C'est ce que disait la philosophe Simone Weil : « Le péché est la méconnaissance de la misère humaine. Et la sainteté, c'est le fait de la comprendre et même de l'aimer ».

Deuxième point. Contrairement à ce que l'on pense souvent, les épreuves ne nous font pas perdre nos convictions. Bien au contraire, elles les rendent plus vraies, plus fortes et je dirais plus insubmersibles. Ceux qui sont passés par les camps de prisonniers ont souvent découvert des convictions plus sûres et plus résistantes. Le philosophe Cioran le disait : « tant que l'on n'a pas souffert, on vit souvent dans le faux et dans le faux semblant ». On triche, on fait semblant d'avoir des convictions que l'on n'a pas vraiment. Par contre, lorsqu'on souffre, on découvre, comme le dit Jésus, « l'unique nécessaire » (Luc 10.43) c'est-à-dire ce qui nous est vraiment indispensable. 

Oui, il vaut mieux croire peu mais bon et sûr.

Ce qui compte vraiment, ce qui maintient en nous la vie et le courage, c'est différent pour chacun d'entre nous. Cela peut être le visage d'une femme, le nom d'un village, la candeur d'un enfant. Cela peut être un mot d'ordre que nous ont laissé nos parents. Cela peut être aussi un verset de la Bible. Pour moi, ce qui est mon roc et mon soutien lorsque, à force de souffrance, de solitude et de dépit, je n'ai plus rien de sûr à quoi me raccrocher, c'est la force tranquille de cette affirmation de saint Paul : « rien ne pourra te séparer de l'amour de Dieu manifesté en Jésus-Christ » (Romains 8,38). Nous sommes aimés et acceptés tel que nous sommes, même si, à cause de notre souffrance, nous nous sentons devenir inacceptables et insupportables pour les autres et pour nous-mêmes. Nous avons le droit d'être aigres, d'être faibles, d'être inutiles. Nous avons ce droit par grâce. C'est le droit que Dieu nous donne dans sa grâce. 

 

Et voici mon troisième point pour dire que la souffrance a un sens. Lorsque nous ferons le bilan de notre vie, nous découvrirons que les moments qui ont le plus comptés pour nous, ce sont ceux où nous avons souffert. J'ai toujours été frappée par ces anciens combattants qui, au soir de leur vie, reprennent inlassablement le récit des moments qu'ils ont vécus dans les tranchées, dans la peur, dans la boue, dans les privations.

On dit quelquefois que ce sont les souffrances qui font un homme. Je dirais aussi bien que ce sont les souffrances qui font une vie, une vraie vie.

Vivre la vie, c'est « éprouver » la vie. « Éprouver » est un mot curieux. On dit de la même manière « éprouver » de la joie et « éprouver » de la souffrance. Comme si la vraie vie, la vie pleinement vécue, c'était toujours quelque chose qui vous marque et que l'on ressent dans sa chair et dans son cœur.

Oui, heureux celui qui, au soir de sa vie, pourra vraiment dire, comme le disent les Béatitudes, heureux je suis car j'ai su ce que c'est que pleurer, heureux je suis car j'ai su ce que c'est que d'avoir les entrailles lacérées par l'émotion, heureux je suis car j'ai su ce que c'est que souffrir d'amour. Heureux je suis car ainsi j'ai éprouvé la vie. Et j'en rends grâce.

Beaucoup pensent que l'on est conduit à rendre grâce lorsque l'on est heureux. Il me semble que c'est plutôt lorsque l'on se retrouve encore vivant après avoir connu les tranchées de la guerre et les brûlures de la vie. C'est sans doute ce que voulait dire Antonin Artaud, ce poète à qui aucune souffrance n'a été épargnée.  « On ne parvient à Dieu qu'après avoir traversé un déchirement et une angoisse » .  

 

Extrait de L'épreuve, le courage et la foi Alain Houziaux (Bayard 1999).

Source : Protestants dans la ville


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