Honoré Fragonard, ou l'art de la mort

La mort n'est pas la fin. La mort est un enseignement.

En réalisant ses écorchés, c'est probablement ce qu'Honoré de Fragonard avait en tête.

En aurait-il pu être autrement ?

Honoré Fragonard ( cousin du célèbre peintre Jean-Honoré Fragonard ) est né à Grasse en 1732. Après l'obtention de son brevet de chirurgie, il est recruté en 1762 par Claude Bourgelat, écuyer du roi Louis XV mais aussi fondateur à Lyon de la première école vétérinaire au monde. Claude Bourgelat sera le premier scientifique à émettre l'hypothèse que l'étude de la biologie et de la pathologie animale permettrait une avancée sur celle de l'être humain. De cette idée naîtra le concept de "biopathlogie comparée".

Fragonard assiste donc Bourgelat en tant que professeur au sein de cette première école vétérinaire et commence à réaliser des pièces anatomiques exposées dans l''école.

Les années 1765-1766 marquent un tournant dans la vie de Fragonard puisque qu'il quitte Lyon pour arriver à Paris. Louis XV ayant décidé la création d'une école vétérinaire, celle- ci prend ses marques Rue Sainte Appoline, puis est déménagée à Alfort ( aujourd'hui la ville s'appelle Maison-Alfort). Il continuera d'exercer son métier d'anatomiste en se concentrant particulièrement sur ses "écorchés". Cadavres d'hommes ou d'animaux  asséchés et ayant subit une technique de conservation dont Fragonard lui seul maitrise la recette exacte.  C'est la grande époque des "cabinets de curiosités" et les commandes d'aristocrates affluent de toute part. Chaque membre de l'aristocratie désirant agrémenter son cabinet d'un écorché, ce qui permet à Fragonard de s'assurer des revenus confortables, surtout après son renvoi de l'école vétérinaire en 1771, renvoi  principalement dû à des discordances entre Bourgelat et lui-même.

Il participera activement aux réformes de la Révolution Française. En 1793, il siège au Jury National des Arts, accompagné de son illustre cousin Jean-Honoré. Il poursuit ses activités d'anatomiste en étant chargé d'inventorier les cabinets d'anatomie pour le compte de la Commission Temporaire des Arts, il réalise en outre l'inventaire du Cabinet de l'école d'Alfort. Collections pillées et dispersées au fil du  temps, il assiste impuissant et meurtri à ce gâchis. Il achève sa carrière au poste de directeur des recherches anatomiques au sein de l'école de santé de Paris, et meurt le 5 avril 1799. 

Le musée de l'école nationale vétérinaire de Maison Alfort  abrite quelques uns de ces trésors. Fermé en 2007 pour restauration, il réouvre  ses portes en Novembre 2008.

Il faut tout d'abord  traverser les rues de l'Ecole. Ici tout est science et les bâtiments témoignent d'un passé lourd d'enseignement. Atmosphère chargée, pavés, portes grinçantes, murs épais, escalier monumental. Le musée est niché au coeur du bâtiment des collections. Un immense cabinet de curiosités qui ne peut qu'assouvir notre soif de connaissance. Ici, la mort donne la vie. Tous ces squelettes, ces malformations, cette tératologie, ces pathologies minutieusement étudiées, répertoriées, ont été le point de départ de la connaissance et du progrès.

Les crânes, squelettes, espèces naturalisées, se succèdent dans des vitrines symétriques, le parquet grince, on est transporté dans un autre siècle et on s'y sent bien. Il se produit un mécanisme presque automatique : l'envie de connaître, de savoir, d'apprendre. Les murs de mandibules, équidés, bovidés, les vitrines des monstres: mouton à 8 pattes, veaux à deux têtes, et autres erreurs de la nature qui ne fait pas toujours bien les choses.

Plus loin dans l'allée, une porte est poussée, vers une pièce assombrie.  Le visiteur ne se doute pas une seule seconde que la pièce est en climatisation constante afin de maintenir un taux d'humidité spécifique à la bonne conservation des sujets exposés. Là, quelques écorchés ont trouvé retraite bien méritée, après avoir été dispersés au sein de collections personnelles ou au fin fond de greniers oubliés. Ils ont deux siècles et demi d'existence.

Deux d'entre eux apparaissent  particulièrement exceptionnels de par leur état de conservation et de ce qui se dégage de ces réalisations : "l'homme à la mandibule", et "le cavalier de l'apocalypse."  On ressent alors la volonté de création de Fragonard. Les poses, la sculpture des faciès, la disposition des membres.

Les écorchés prennent la pose. Ce ne sont pas seulement des sujets d'anatomie comparée, mais bel et bien des enseignements de la vie.  Fragonard les dispose en action. Il déclarait lui même qu'un élément d'anatomie comparée doit être montré en situation de vie et non pas en gisant. C'est en ce sens qu'on peut comprendre le fonctionnement de l'anatomie.

Cela n'est pas sans rappeler une phrase prononcée par le Docteur Gunther Von Hagens, créateur du procédé de plastination  des corps et des expositions qui au coeur du XXIème siècle,  traversent les continents en déchainant les passions : "un scientifique qui fait de l'art ou bien un artiste qui se veut scientifique ?" 

Où se situe la différence entre un écorché et un corps plastiné  ?

Deux siècles et demi, environ.

C'est la mort pour l'art ? L'art à travers la mort ? Qui étaient ces hommes que nous observons à travers cette vitrine ? Quelles étaient leurs vies ? Pouvaient - ils se douter un jour que leurs corps se retrouveraient conservés et exposés au XXIème siècle ?

Autant de questions qui  peuvent bouleverser l'éthique habituellement appliquée quand au respect de la dignité du corps humain.

Dans ce cas présent, la question principale restant certainement celle- ci : sans l'aide de la mort, y-aurait-il eu un enseignement ?

Nul ne peut repartir indemne de ce musée. Si la magie opère, l'envie sera là, pour des générations à venir. Découvrir ici, à travers la mort, la beauté et le mystère du vivant. C'est probablement cette passion que Fragonard à cherché à nous transmettre.

 


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